17 octobre. L'âge des mobilisations pléiotropiques.

La spontanéité passe pour un complot tant qu’elle n’est pas comprise comme une méthode.

Une date lancée sur TikTok, des colères qui convergent sans programme commun, des mouvements qui s'organisent sans chef et un État qui cherche des responsables là où il devrait comprendre des mécanismes. Le 17 octobre a donné corps à une transformation de l'engagement politique que j’ai théorisé dès le printemps 2026 sous le nom d'« effet pléiotropique ». De la France au Népal, cette nouvelle grammaire des mobilisations révèle l'un des grands angles morts de nos institutions et oblige à repenser la manière de gouverner.

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J'ai écrit cette phrase avant que le premier lycée français ne soit bloqué, en ouverture d'une note consacrée, pour la Fondation Jean-Jaurès, à ce que j'appelle l'effet pléiotropique (juin 2026) soit trois nouvelles compétences politiques de la jeunesse :

  • Choisir ses idées une par une, à la carte

  • Se retrouver le temps d’une action plutôt que prendre sa carte dans un parti

  • Juger les politiques à ce qui change concrètement dans son quotidien

Le 17 octobre, le pays a fourni une démonstration grandeur nature de ces hypothèses, et l'État a montré les limites des outils avec lesquels il prétend les comprendre.  C'est donc le moment de convoquer Montaigne, qui a laissé au troisième livre des Essais une phrase qui pourrait servir d'épigraphe à ce week-end:

Traduit à l’usage des préfets, Montaigne conseille vivement de gérer le bordel quand il se résume encore à quelques lycéens qui renversent des poubelles devant leurs grilles, au lieu d’attendre que la contestation explose dans la rue et que l’État n’ait plus que la police, des grenades assourdissantes et des nasses pour répondre.

La pléiotropie, ou ce que nous n'avons pas voulu comprendre de la génération Z

Pleiotropie, définition

Dans Cabane, le roman d'Abel Quentin, une biologiste se souvient qu'au temps de sa jeunesse les opinions allaient par grappes. S'opposer à la guerre du Vietnam supposait de défendre l'avortement et les droits des homosexuels, alors qu'aucune logique ne reliait ces trois causes. Elle rapproche ce phénomène de ce que les généticiens appellent l'effet pléiotropique, lorsqu'un seul gène commande plusieurs traits qui n'ont rien à voir entre eux. Puis elle parle de son fils, qui vote Donald Trump, croit Joe Biden pédophile et milite pour une agriculture sociale et solidaire. Le gène qui faisait tenir les opinions ensemble a changé. Pour les générations précédentes, l'appartenance à un milieu ou un parti, livrait un ensemble d'opinions complet, à prendre en bloc, comme elles achetaient un album entier pour deux chansons. Les plus jeunes composent des playlists. Ils choisissent leurs idées une à une, au fil de ce qu'ils vivent et de ce qu'ils voient défiler sur leur écran. Ces mélanges déroutent pas mal les adultes que nous sommes. Une étudiante de 20 ans peut s'inquiéter du climat bien plus que ses parents et voter pour un parti qui s'en moque totalement, défendre sa liberté de tout dire en ligne et exiger que TikTok supprime les vidéos haineuses. Vue de l'ancien monde politique, elle se contredit. Elle-même n'y voit pourtant aucune contradiction, puisqu'elle adhère à chaque idée séparément des autres et que ça fonctionne très bien comme cela.

Ces combinaisons new style ont une conséquence politique directe. Une génération qui ne rejoint plus de bloc d'opinions ne rejoint pas davantage d'organisation (parti, syndicat ou autre). Elle s'agrège, chacun avec son fragment, autour d'une date, d'un grief ou d'une image, puis se disperse, et elle juge ceux qui la gouvernent à ce qu'ils changent dans sa semaine bien plus qu'à leurs programmes. L'effet pléiotropique décrit donc à la fois une manière de penser et une manière d'agir, et c'est la seconde que le 17 octobre nous a mis sous le nez.

Le 17 octobre : erreur de calcul au ministère de l'Intérieur

Début septembre, le TikTok « V2 », appelle à manifester le 17 octobre contre le prix de l'essence. Son auteur finit par renoncer à l'initiative. Mais l'appel a déjà été repris par des milliers d'internautes et rencontre bientôt la colère des lycéens, mobilisés de leur côté, contre la pénurie de profs et les batiments délabrés. Une fois lancée, la date n’appartient plus à personne, pas même au compte qui l’a proposée. Aucun chef ne peut la revendiquer, aucun texte ne fixe les doléances, et les autorités découvrent, à leur grand désarroi, qu’il n’existe personne à qui demander de faire machine arrière.

Cette coordination sans chef porte un nom chez les économistes, le point focal. Dans les années 50, Thomas Schelling soumet à ses étudiants une petite expérience : deux inconnus doivent se retrouver à New York sans s’être concertés sur le lieu & l’horaire. Où devraient-ils se retrouver ? À Grand Central, à midi, répond la majorité. Chacun choisit cet endroit parce qu'il imagine que l'autre fera le même raisonnement plus un truc de proba que je suis incapable d’expliquer. Schelling décrit ce mécanisme dans La Stratégie du conflit, en 1960, comme la capacité des individus à se coordonner sans se concerter, à partir d'un repère que tous peuvent identifier.

En 2026, Grand Central s'appelle TikTok. Le 17 octobre tombe un samedi, premier jour des vacances de la Toussaint. Un rendez-vous facile à retenir, suffisamment ouvert pour que chacun y apporte sa propre colère. Les uns protestent contre le prix de l'essence, les autres contre l'état de l'école, d'autres encore contre une situation politique qui les exaspère. Les motivations divergent, le rendez-vous, lui est commun. Son initiateur a beau se retirer, personne ne songe à l'entendre. D'ailleurs, qui a cherché à interviewer ce fameux V2, à en faire le porte-parole ou la nouvelle star du mouvement ? Personne, ou presque. Le personnage n'a aucun intérêt. Il a donné une date, et cela a suffi.

C'est l'une des compétences politiques que j'avais identifiées dès le printemps sous la formule « synchroniser plutôt que mobiliser » : permettre à des gens qui ne se connaissent pas, ne partagent pas nécessairement les mêmes convictions et n'appartiennent à aucune organisation commune de se retrouver au même moment, puis de repartir chacun de leur côté. Cette manière de faire déroute les institutions jusque dans leur façon de compter. Car comment mesurer une mobilisation dont personne ne connaît à l'avance les participants, les lieux exacts ni même les intentions ?

La nouvelle arithmétique des foules

La veille du 17 octobre, le ministère de l'Intérieur annonce environ 500 actions dans le pays. Une carte participative en recense près de 1 500. Trois fois plus, donc. Faut-il en conclure que l'État a sous-estimé l'ampleur du mouvement ? Pas si vite. Une épingle sur une carte ne garantit pas davantage une manifestation qu'un événement WhatsApp ne garantit la présence de tous ceux qui ont répondu d'un 👌🏼. Les deux décomptes racontent surtout deux façons différentes d'appréhender une mobilisation. Le ministère dénombre les actions dont ses services ont connaissance. La carte recueille des intentions, parfois individuelles, parfois anonymes, qui peuvent aussi bien déboucher sur un rassemblement que rester à l'état de projet.

Sauf que les chiffres du lendemain donnent matière à réfléchir. Les autorités tablaient sur 190 000 manifestants. Elles en ont finalement compté 550 000, contre 800 000 revendiqués par les organisateurs. Entre 3 et 4 fois plus que les prévisions initiales. Comment expliquer un tel écart ? Les pro du marketing pourraient suggérer une autre méthode de prévision, fondée sur trois indicateurs : l'audience , l'engagement et le potentiel de conversion.

À la veille du 17 octobre, Visibrain recensait 132 millions de vues et 18 millions de likes sur les vidéos TikTok consacrées à la mobilisation. Faisons un calcul de coin de table. Si l'équivalent de seulement 0,5 % de ces vues se traduisait par une présence dans la rue, cela représenterait 660 000 manifestants. Un scénario théorique situé presque exactement entre les chiffres du ministère et ceux des organisateurs.

Bien sûr, une vue TikTok ne correspond pas à une personne, un like n'est pas une promesse et rien ne prouve que ce coefficient de 0,5 % aurait permis de prédire la mobilisation. Il faudrait, pour cela, comparer plusieurs mouvements (si certains lecteurs se sentent motivés, je veux bien qu’on essaye de transposer l’exercice sur les prochaines manifestations pour éprouver la méthode), mesurer leurs audiences réelles, leurs taux d'engagement et les intentions de participation. Mais c'est JUSTEMENT le travail qui manque.


DONC: ceux qui se demandent si l'État a volontairement sous-estimé la mobilisation, au risque de déployer un dispositif de maintien de l'ordre insuffisant, je me permettrai une hypothèse qui n'engage que moi : il est possible que le ministère de l'Intérieur soit simplement NUL À CHIER en maths et qu’Il continue de compter des cortèges quand il faudrait aussi calculer des probabilités, mesurer des audiences et estimer des taux de conversion. Une explication peut-être moins machiavélique que celle d'un calcul politique, mais tout aussi flippante n’est-il pas.

Le 17 octobre a révélé un premier angle mort institutionnel : les pouvoirs publics ne savent plus prévoir combien de manifestants descendront dans la rue. Et ils peinent tout autant à comprendre ce qui peut réunir des individus qui ne partagent ni les mêmes colères ni les mêmes revendications.

Voici le 2e petit problème à régler.

Des colères compatibles sans convictions communes

L'appel « jaunes et jeunes » s'adresse aux Gilets jaunes, à la Gen Z, aux paysans, aux soignants et aux défenseurs du climat. En 2018, il fallait encore trouver un slogan pour faire tenir tout ce monde ensemble : « Fin du monde, fin du mois, même combat ». En 2026, plus personne ne se donne cette peine. Un militant écolo peut manifester aux côtés d'un automobiliste furieux du prix de l'essence. Leurs convictions se contredisent ? So what ? Ils ont rendez-vous le même jour, chacun avec sa colère. Pas besoin de rédiger un programme commun.

En termes pléiotropiques, c'est parfaitement logique. Les convictions s'agrègent à la carte et les mobilisations fonctionnent désormais de la même manière. Le 17 octobre, chacun a pu rejoindre le mouvement pour ses propres raisons, sans avoir à épouser celles de son voisin. La convergence n'exige plus de consensus. Et elle n'oblige même pas à défiler ensemble : à Paris, les cortèges syndicaux et lycéens se sont formés séparément (en partie, et c’est dommage). Une date commune suffit à réunir des engagements qui peuvent ensuite reprendre chacun leur chemin perso.

Autre point développé dans ma note ( lien de la note complète plus haut) : l'illisibilité partagée entre des générations qui sont sur les mêmes plateformes sans toujours comprendre la même chose. Les dernières semaines nous en offrent une illustration tout à fait 🤤👌🏼 avec « Bismillah, c'est les ténèbres », extrait d'un message viral attribué (toujours pas retrouvé l’auteur btw) à un supposé policier infiltré. Le malheureux empile tous les clichés imaginables sur l'argot des lycéens, au point que ces derniers transforment sa prose en cri de ralliement. Une partie de la presse y décèle, elle, les signes d'une inquiétante radicalisation. Les adolescents sont morts de rire, les adultes sont morts d'inquiétude. C’est ça l’illisibilité partagée.

Quand l'État cherche un chef à une mobilisation qui n'en a pas

Ce malentendu culturel serait presque cute s'il n'avait pas des conséquences politiques très concrètes. En France, une manifestation sur la voie publique doit être déclarée à l'avance, avec le nom de ses organisateurs et au moins une signature. L'administration veut savoir qui appelle, qui négocie le parcours et à qui s'adresser en cas de débordement. Sauf que le 17 octobre a justement montré qu'un mouvement pouvait prendre de l'ampleur sans direction centrale. Le logiciel institutionnel réclame un responsable. La pléiotropie n'en fournit pas.

L'État se met donc à chercher qui tire les ficelles. Matignon accuse La France insoumise et des groupes d'ultragauche d'alimenter la contestation. Viginum ne relève aucune opération étrangère significative derrière l'appel. Les accusations d'infiltration et de récupération se multiplient entre camps politiques. Tout le monde cherche un organisateur caché, comme si une mobilisation d'une telle ampleur devait nécessairement avoir été orchestrée quelque part. La spontanéité passe pour un complot tant qu'elle n'est pas comprise comme une méthode. 

C'est exactement ce que l'effet pléiotropique permettait d'anticiper : des individus capables de se coordonner sans appartenir à une organisation commune, face à des institutions qui continuent de raisonner en appareils, en chefs et en consignes.

Ma note mettait enfin en garde contre une dernière conséquence des mobilisations sans bary-centre : la répression peut nourrir la mobilisation qu'elle cherche à contenir. Lorsqu'aucun chef ne peut appeler au calme, chaque interpellation et chaque blessure risquent de devenir de nouvelles raisons de se mobiliser. Les images des violences circulent aussitôt, alimentent d'autres colères et peuvent élargir la contestation. Le mouvement lycéen l'a montré dès ses premières semaines, avec des interpellations massives et des blessures graves qui ont à leur tour suscité l'indignation.

C'est donc le 2e enseignement de l'effet pléiotropique.  Un mouvement sans chef ne se négocie pas et ne se désamorce pas comme un mouvement organisé. Le comprendre devient une nécessité politique, bien au-delà du seul 17 octobre.

Du Népal à la France : la contagion des mobilisations pléiotropiques

Petit rappel utile : l'effet pléiotropique ne m'est pas apparu dans une crise d’hyper-lucidité devant les images du 17 octobre. Il s'inscrit dans une vague de mobilisations observée depuis plusieurs années, du Bangladesh au Népal, en passant par la Serbie, le Kenya ou Madagascar. Partout, avec des contextes et des revendications très différents, des jeunes parviennent à se coordonner rapidement, sans nécessairement passer par les organisations politiques traditionnelles. Leurs réf pop cultures  voyagent aussi vite que leurs méthodes. Le drapeau pirate de One Piece, devenu un emblème de la contestation au Népal, s’est, à titre d’ex retrouvé jusque dans les cortèges français des dernières semaines.

Et voici d’ailleurs, que la France, à son tour, inspire ses voisins. En Belgique, les lycéens se mobilisent dès le 5 octobre pour soutenir leurs enseignants. En Italie, les étudiants descendent dans la rue les 16 et 17 octobre au cri de « Dopo Francia e Spagna tocca a noi » : après la France et l'Espagne, c'est notre tour. La presse italienne les décrit comme inspirés par les Français. Nous voici donc simultanément importateurs et exportateurs de mobilisations. À l'heure où leurs mots d'ordre et leurs références traversent les frontières en quelques heures, il est assez fascinant que cette circulation internationale des colères n'occupe pas davantage nos JT by the way.

La pléiotropie est en train de changer les règles de la mobilisation politique. Il serait peut-être temps que ceux qui nous gouvernent s'en aperçoivent et craquent la nouvelle bonne équation du pouvoir.

Gouverner à l'heure de la pléiotropie

Bon. Maintenant, comment gouverner à l'heure de la pléiotropie ? L'équation est un peu plus vénère que celle des 132 millions de vues TikTok, et aucun calcul de coin de table ne la résoudra. Attendre le prochain 17 octobre pour commencer à y réfléchir aurait au moins le mérite de la tradition, puisque l'État procède à peu près ainsi depuis les gilets jaunes. Mais non, on va pas faire ça.

Partons de ce que le 17 octobre a démontré à savoir que puisqu'une société pléiotropique est capable de réunir dans la rue des gens qui ne sont pas forcément tous d’accord entre eux, n’ont pas tous les mêmes centres d’interets, revendications, méthodes de contestations, de mobilisations, de vision de la vie etc, pourquoi serait-elle incapable de les réunir autour d'une table pour décider de quelque chose ?

D'où une première idée, un peu bancale mais qui mérite quand même qu’on la creuse un peu : la tombola démocratique. Le principe est assez simple. Dès qu'une mobilisation dépasse un certain seuil,(modalités. à définir évid’) , une assemblée de citoyens tirés au sort, dès 16 ans😉, est convoquée sous 72 heures. Elle écoute les personnes mobilisées, fait débattre des gens qui ne sont pas forcément d'accord ou qui ne sont pas en colères pour les mêmes raisons et formule des propositions. Et là, petite révolution dans les usages de la République : le gouvernement est obligé de répondre à chacune, publiquement. Plus besoin de courir après un hypothétique chef de mouvement ni d'inviter à la table des négociations les trois interlocuteurs que le ministre connaît déjà.

Bon, c'est une première idée hein.Elle montre surtout le genre de solutions que je défends, des mesures qui ne réclament ni VIe République ni grand débat national de plus, seulement un peu de volonté et quelques semaines de mise en route. J’en garde quelques autres en réserve (et je veux bien entendre les votre aussi) . Parce qu'il faudra évidemment plus qu'une tombola pour refaire du commun dans une société qui se fragmente de partout. Mais autant commencer quelque part, et si possible avant que tout explose. J'ai parfois l'impression qu'en France, il est devenu plus facile d'imaginer la fin de la République que de réfléchir à la manière de la faire évoluer. C'est quand même un peu dommage. Il doit bien y avoir quelques options entre ne rien changer et tout faire péter. À force de mettre des idées sur la table, de les confronter et de les améliorer, nous finirons peut-être par fabriquer un projet commun qui tienne la route dans un monde pleiotropisé.

Une certitude : ce n'est pas à coups de grenades, d'interpellations, de procès en immaturité, de plateaux télé hystériques et de discours sur le chaos que nous allons remettre la République sur ses rails. Montaigne conseillait d'ouvrir les yeux sur les commencements. Alors, pour une fois, essayons de nous occuper du début plutôt que de fantasmer la fin.


La note complète sur l’effet pleiotropique : https://www.jean-jaures.org/publication/leffet-pleiotropique-comment-la-jeunesse-recompose-le-politique/

Et toujours Teen Spirits dans la tête d’une jeunesse incomprise aux éditions de l’Aube dispo dans toutes les bonnes librairies.

OBLIQUE - voir autrement, penser en diagonale

Par Lennie Stern