À quelques mois de l'élection présidentielle, la France entre une fois encore dans cette étrange saison où tout semble devoir être discuté, alors que l'essentiel est déjà bordé par avance. Les candidatures s'additionnent et les éléments de langage ressurgissent avec elles, soigneusement packagés. Chaque notion a sa famille politique attitrée et son réflexe d'opposition, des certitudes tellement établies qu'elles précèdent les questions. La campagne peut ainsi donner l'impression d'une grande délibération démocratique, là où elle reconduit une séquence beaucoup plus étroite, faite de thèmes obligatoires et de réponses rabougries.
Le pouvoir d'achat y deviendra une ligne de sondage de plus, et l'école une occasion de convoquer la nostalgie de la blouse grise. L'écologie sera traduite en contrainte présentable plutôt qu'en urgence à affronter, tandis que la souveraineté servira de mot suffisamment vague pour couvrir indifféremment le nucléaire et l'interdiction ou non du réseau TikTok. À mesure que ce débat prétendra parler du réel, il fabriquera les conditions de son évitement, autorisant les problèmes à entrer dans la discussion à la seule condition qu'ils y arrivent déjà domestiqués.
Or le pays qui avance vers 2027 ne ressemble plus au pays dont nos catégories politiques organisent encore la lecture. Nos institutions ont été dessinées en 1958 pour stabiliser une République hantée par l'impuissance parlementaire. Notre protection sociale s'est structurée en 1945 sur le pari que la croissance élargirait indéfiniment la base commune, portée par un salariat stable et une carrière longue. Le clivage gauche-droite porte la mémoire du XIXe siècle et de ses conflits industriels, une grille de lecture puissante mais vieille d'un siècle et demi. Ces héritages restent pertinents, mais ils décrivent de moins en moins l'épaisseur du présent.
L'intelligence artificielle commence à déplacer la valeur hors du travail humain, pendant que le climat impose des échéances qui excèdent largement les calendriers électoraux. Quant au vieillissement du corps électoral, il donne progressivement plus de poids à ceux dont les choix engageront avant tout les autres. Les générations à venir et le vivant, porteurs de l'essentiel de la facture, restent presque absents des institutions qui les engagent.
Je prends le pari que la séquence qui vient continuera de raisonner comme si le pays devait seulement retrouver une forme perdue. Elle cherchera une France d'avant, dotée d'une croissance rassurante et d'une autorité peu discutée, et cette France servira moins de projet que de décor mental, le genre qui permet de parler au passé avec les mots de l'avenir. Gouverner depuis cette chimère revient à organiser la puissance publique autour d'un monde dont toutes les conditions fondamentales ont changé.
Il faudrait donc poser autrement les questions de 2027, et regarder ce que le débat laisse obstinément hors champ. Que devient un État social financé par le travail lorsque la valeur migre vers les plateformes et les données ? À quoi ressemble une retraite dans une vie professionnelle qui refuse désormais de se résumer à une carrière salariée ? Le mérite tient-il encore lorsque la naissance transmet des patrimoines capables de dispenser certains individus de toute épreuve réelle ? Que vaut une démocratie où ceux qui votent le plus décident pour ceux qui vivront le plus longtemps les conséquences ? Comment fait-on nation dans un pays travaillé par l'immigration et par un récit commun à réécrire ? Et que pèse la souveraineté à l'échelle d'un État de soixante-huit millions d'habitants, quand la puissance se joue dans les semi-conducteurs et la capacité à nourrir sa population ?
Ces questions sont fondamentales et totalement absentes du prochain scrutin, parce qu'elles obligent à regarder la politique depuis ses angles morts, là où les doctrines établies deviennent insuffisantes et où le débat public préfère ses objets familiers. C'est pour cela qu'elles m'intéressent. Une élection présidentielle devrait servir à éprouver les cadres de lecture d'un pays. Vérifier la solidité de ses réflexes est une ambition beaucoup plus étroite.
Le texte qui suit s'intitule Hors programme pour cette raison. Il rassemble, dans un ordre volontairement oblique, les questions que j'aimerais voir posées avant qu'elles ne deviennent inévitables, sans prétendre à la doctrine ni au catalogue équilibré de politiques publiques. Certaines propositions sont abruptes ou politiquement inconfortables, d'autres se heurtent à des obstacles juridiques réels. Je les soumets sans toutes les défendre. Leur fonction est d'ouvrir un espace intellectuel que le débat électoral refermera trop vite.
Ces textes doivent beaucoup à des années d'échanges avec des personnes allant des économistes aux créatifs, soignants, lycéens, et quelques esprits difficiles à classer. Ils se reconnaîtront.
La liste est ouverte : si un angle vous semble urgent et absent, envoyez-le. Et honnêtement, après des années à nourrir des fils LinkedIn et des discussions de groupe, prendre enfin de la place pour penser est un plaisir que je m'accorde volontiers. C'est l'été, après tout : le moment idéal pour refaire le monde.
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TAXER LE CAPITAL PLUTÔT QUE LE TRAVAIL
La France taxe le travail pour financer sa protection sociale, et laisse le capital s'en dispenser. À mesure que l'automatisation déplace la valeur hors du salariat, basculer l'assiette fiscale du travail vers le capital devient une nécessité arithmétique plutôt qu'un choix idéologique.
ABOLIR L'HÉRITAGE
La France se prétend méritocratique mais organise la transmission dynastique du capital à travers un droit de succession criblé d'exemptions. Plafonner les héritages et redistribuer l'excédent sous forme de dotation universelle versée à chaque citoyen à sa majorité supprimerait la loterie de la naissance sans remettre en cause le droit de travailler et d'accumuler.
LE DROIT À L'INUTILITÉ
Deux siècles d'industrie ont convaincu l'Occident que seul ce qui produit mérite d'exister. Quand l'intelligence artificielle absorbe une part croissante du travail cognitif, continuer à mesurer la valeur humaine à sa productivité relève du dogme : un revenu universel d'existence, découplé du travail salarié, serait la réponse institutionnelle à ce basculement.
5% DU MONDE
L'Europe concentre 5 % de la puissance de calcul mondiale pendant que les États-Unis en abritent 80 %. Constituer un fonds souverain européen financé par une taxe sur les profits numériques et imposer la localisation des données sur le sol européen seraient les deux décisions minimales d'une puissance qui refuse de disparaître.
QUI VOTE POUR DEMAIN ?
Le corps électoral vieillit et décide pour des décennies qu'il ne vivra pas. Abaisser le droit de vote à seize ans et limiter le poids électoral des plus vieux au nom des décennies qu'ils n'engageront plus seraient deux ruptures aussi radicales qu'inévitables.
UN MINISTÈRE POUR LES GÉNÉRATIONS FUTURES
Toutes les décisions politiques s'apprécient à l'horizon du prochain mandat, laissant sans représentation les générations à venir. Un ministère des générations futures saisirait le Parlement sur tout texte engageant les trente prochaines années et disposerait d'un droit de veto suspensif sur les décisions irréversibles.
10 ANS DE POUVOIR AUX FEMMES
La parité garantit des places sur des listes, mais elle s'est arrêtée là où le pouvoir réel commence. Réserver pendant 10 ans les fonctions exécutives majeures à des femmes est délibérément gynocrate, et c'est pour cela que l'expérience mériterait d'être tentée.
À HAUTEUR D'ENFANTS
1 enfant sur 5 vit sous le seuil de pauvreté en France, dans des villes pensées pour l'automobiliste et sur des plateformes qui monétisent son attention. De l'urbanisme à la santé mentale, placer l'enfant au centre de chaque arbitrage collectif toucherait à tout ce que la politique française traite comme variable d'ajustement.
DISSOUDRE L'ÉDUCATION NATIONALE
Quand l’IA restitue les savoirs encyclopédiques mieux que tout professeur, l'école telle qu'elle existe perd sa justification première. La refonder supposerait de déplacer son ambition de la transmission de savoirs (sans l’évincer) à la formation du jugement et de la curiosité, ce qui implique de dissoudre l'Éducation nationale pour en construire une autre à partir de zéro.
QUI VA SOIGNER NOS VIEUX ?
600 000 postes dans le soin seront à pourvoir d'ici 2030, dans des métiers qui résistent à l'automatisation : la réponse s'appelle immigration de travail, et la quasi-totalité de la classe politique préfère l'économie de l'ombre à cette vérité. Organiser des filières légales orientées vers les secteurs en tension et construire une infrastructure d'accueil sérieuse supposerait de traiter l'immigration comme une politique publique ordinaire, d'autant plus urgente que le dérèglement climatique en fera une donnée permanente.
FAIRE NATION AUTREMENT
La France continue de définir l'appartenance par le sang ou le sol alors que la seule question qui vaille est : à quels principes acceptons-nous d'adhérer ensemble ? Refonder la nation sur des valeurs choisies et des références communes consisterait à accepter que l'identité française tienne à l'adhésion davantage qu'à la naissance, ce qui la rendrait à la fois plus juste et plus solide.
LE CHAMP DE BATAILLE
1 fruit et légume sur 2 consommé en France est importé, et le pays perd 20 000 hectares de terres agricoles par an. Instaurer un moratoire sur l'artificialisation des terres et réorienter les aides agricoles vers l'agroécologie nécéssiterait de traiter la souveraineté alimentaire comme ce qu'elle est : une condition de la liberté politique.
DISCLAIMER : Il y aurait 1000 autres sujets à ouvrir, de la géopolitique à la place de la France dans un monde qui se réorganise autour d'autres équilibres. L'été est déjà bien chargé, mais la liste est ouverte : si l'un d'entre eux vous chauffe, envoyez-le.
… à suivre.
