Kessel

LE FUTUR A BESOIN D'UN MANDAT, ET D'UN BUREAU

🌾 L'imagination au pouvoir 🌾, c'est le slogan de mai 68 qu'on a rangĂ© trop vite dans la catĂ©gorie folklore. En 2026, vu ce qui arrive, ça ressemble plutĂŽt Ă  une piste sĂ©rieuse. Et comme on n'est pas encore prĂȘts Ă  mettre les enfants Ă  la tĂȘte du gouvernement, commençons par la crĂ©ation d'un MinistĂšre du Futur.

“Qu’est-ce que veux faire plus tard, et toi quand tu seras grande
?, tu habiteras oĂč, t’auras quel mĂ©tier”?

Ces questions accompagnent l’enfance et se manifestent au milieu d’un repas, autant que dans les cours de rĂ©crĂ©s, rĂ©guliĂšrement, et sans enjeu apparent. Elles ouvrent un espace oĂč l’enfant se met Ă  parler depuis un autre temps. C’est amusant, pour les parents comme pour les enfants. L’enfant improvise, change d’avis, enchaĂźne les images et muscle sa crĂ©ativitĂ©. Il peut vouloir ĂȘtre mĂ©decin puis chanteuse, vivre en ville puis dans une cabane, inventer des machines ou Ă©lever des lamas (bien que footballeur reste toutes gĂ©nĂ©rations confondues l’option la plus plĂ©biscitĂ©e). Les rĂ©ponses varient d’un jour Ă  l’autre, parfois d’une phrase Ă  l’autre et cette mobilitĂ© fait partie du jeu.

Il y a Ă  cet Ăąge, une maniĂšre d’entrer dans le temps qui ne passe pas par la rĂ©flexion mais par l’usage. On parle depuis un futur possible comme on raconte sa journĂ©e. On se place ailleurs et l’enfant dĂ©couvre qu’il peut se dĂ©doubler, se regarder depuis un point Ă©loignĂ© et essayer des formes de vie sans devoir en vĂ©rifier la cohĂ©rence. On les trouve imaginatifs, inventifs ou crĂ©atifs voire les trois Ă  la fois vu qu’on a affaire Ă  une belle bande de HPI depuis les annĂ©es 2000.

Ces projections s’appuient quand mĂȘme le plus souvent sur des Ă©lĂ©ments dĂ©jĂ  prĂ©sents. Les mĂ©tiers connus, les lieux familiers, les objets du quotidien, les images vues dans les livres ou les films. Le futur, compĂ©tence intime bien entraĂźnĂ©e, prend trĂšs vite la forme d’un prolongement. PassĂ© la phase un peu cubique, erratique, oĂč tout se mĂ©lange et se dĂ©forme, l’imagination se stabilise et commence Ă  Ă©tirer ce qui existe dĂ©jĂ . Une maison devient plus verticale, une voiture quitte le sol et un mĂ©tier se transforme en aventure.

Moi, j’imaginais vivre dans des vaisseaux spatiaux colorĂ©s, et une maĂźtresse Ă  tĂȘte de robot, nourrie par Retour vers le futur, Terminator, Robocop, toute une Ă©poque oĂč le futur passait par la machine, la conquĂȘte, des corps augmentĂ©s et hybrides. Ma fille, elle, pour le coup, dessinait plus jeune, des maisons dans les arbres et des sortes de potagers suspendus, un futur plus vĂ©gĂ©tal manifestement, inspirĂ© davantage par l’univers de Miyazaki que celui des robots industriels. Les voitures volantes, elles, rĂ©sistent Ă  tout, mais pour le reste, les images Ă©voluent. Le futur d’un enfant suit les rĂ©fĂ©rences qu’il a sous la main, s’imprĂšgne des rĂ©cits disponibles et capte, Ă  sa maniĂšre, les prĂ©occupations d’une Ă©poque.

Un peu plus loin dans le cursus scolaire, les dissertations et travaux d'imagination prennent le relais. On ne nous demande plus seulement ce que l’on veut ĂȘtre, ceci Ă©tant considĂ©rĂ© comme acquis, on nous demande de “se mettre dans la peau de”, de dĂ©crire un monde et tenir une hypothĂšse sur la durĂ©e. L'imaginaire cesse d'ĂȘtre un jeu libre pour devenir une compĂ©tence attendue et Ă©valuĂ©e. De la cour de rĂ©crĂ© Ă  la salle de classe, nous avons Ă©tĂ© entraĂźnĂ©s Ă  imaginer certes, mais trĂšs peu Ă  penser le futur.

La nuance compte parce que imaginer dans ce contexte d’apprentissage, consiste Ă  prolonger, ou encore Ă  recomposer Ă  partir de ce qui existe dĂ©jĂ , alors que penser le futur suppose de construire des scĂ©narios, mais aussi d’accepter de rompre avec les formes existantes pour organiser des bifurcations. Cette seconde compĂ©tence n’est jamais enseignĂ©e. Elle se dĂ©veloppe du coup Ă  la marge, dans des espaces trĂšs circonscrits, chez des auteurs SF, artistes, prospectivistes de Paris-Saclay ou du CNAM et stratĂšges, qui ont fait de cette question leur mĂ©tier.

Pour le reste, le travail de projection reste largement intuitif. On part du présent, on pousse les curseurs et on amplifie ce qui existe déjà. Un peu plus de tech par-ci, un peu moins de ressources par là, quelques contraintes supplémentaires et voilà : un futur plausible, parfaitement enfermé dans les coordonnées du monde actuel.

C'est pour ça qu'on se retrouve inondĂ©s de rĂ©cits prospectifs qui savent trĂšs bien raconter l'effondrement et beaucoup moins bien raconter la transformation. L'effondrement, c'est facile : on prend ce qui existe, on le torture et la crise devient systĂ©mique voire irrĂ©versible. C'est du prolongement, pas de la rupture. Ça ne demande pas de sortir du cadre, juste de tomber dans un ravin.

Imaginer la fin d'un systÚme, en revanche, suppose d'en produire un autre. D'inventer d'autres formes, d'autres rÚgles, d'autres logiques. Un exercice que nous n'avons collectivement presque jamais pratiqué. Fredric Jameson le dit avec une formule qui est devenue canonique précisément parce qu'elle est juste :

Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

Ce n'est pas une question de paresse ou de manque d'audace. C'est une question d'entraßnement. On nous a appris à imaginer en prolongement. Personne ne nous a vraiment appris à imaginer en rupture. Et ça se voit.

Ça tombe mal, parce que le futur auquel on fait face ne se laisse plus traiter en prolongement de tendances.

Les dynamiques se croisent et s'accĂ©lĂšrent. L'IA redĂ©finit le travail au moment mĂȘme oĂč le climat redessine les territoires, pendant que les Ă©quilibres gĂ©opolitiques bougent et que les questions de sens et d'appartenance reviennent au centre de tout. Et dans ce contexte, penser par dossiers, par secteurs, par ministĂšres, c'est dĂ©couper ce qui fonctionne dĂ©jĂ  en rĂ©seau.

Ce que ça demande, c'est donc une autre maniĂšre d’imaginer. Comprendre comment une dĂ©cision prise ici produit des effets ailleurs, comment certaines trajectoires deviennent irrĂ©versibles sans avoir Ă©tĂ© vraiment dĂ©battues. C'est ce qui manque concrĂštement dans la plupart des arbitrages publics aujourd'hui.

La rĂ©ponse Ă©vidente serait de revoir comment on apprend Ă  penser le futur, d'introduire trĂšs tĂŽt des formes de raisonnement systĂ©mique, d'en faire un vrai socle commun dĂšs la primaire. Mais ce chantier prend du temps. Et le temps manque. (libre Ă  nous nĂ©anmoins de l’enclencher dĂšs maintenant)

C'est là que l'idée d'une institution dédiée au futur, celle que Robinson explore dans son roman Le ministÚre du futur, et qui peut faire marrer, mérite mieux qu'un haussement d'épaules.

Le livre s'ouvre sur une vague de chaleur qui tue des millions de personnes en Inde en quelques jours. Dans la foulĂ©e, une nouvelle institution voit le jour le MinistĂšre du Futur, basĂ© Ă  Zurich, chargĂ© de dĂ©fendre les intĂ©rĂȘts des gĂ©nĂ©rations Ă  venir avec le mĂȘme sĂ©rieux qu'on dĂ©fend ceux des gĂ©nĂ©rations prĂ©sentes. Sa directrice, dispose d'un mandat, d'un budget, et d'une conviction : le futur ne peut plus rester sans reprĂ©sentation. Le roman suit la maniĂšre dont cette institution tente de peser sur les dĂ©cisions prĂ©sentes, par la diplomatie, par l'Ă©conomie, par des moyens moins avouables aussi. Robinson ne fait pas dans l'utopie propre et montre les frictions et la lenteur des systĂšmes face Ă  l'urgence.

Ce qui est intéressant dans cette idée, c'est moins le scénario que la question qu'elle pose : que se passerait-il si le futur avait une voix institutionnelle ? On peut trouver l'idée naïve. On peut aussi considérer qu'elle correspond assez exactement au problÚme.

À titre personnel, l’idĂ©e d’un ministĂšre du futur Ă  l’échelle nationale ne me semble pas si dĂ©connante. A envisager comme un point d’entrĂ©e pour structurer autrement la dĂ©cision publique, avec un mandat explicite pour travailler les trajectoires, croiser les variables de maniĂšre transverse, objectiver les effets Ă  moyen et long terme avant que les arbitrages ne soient figĂ©s. À l’échelle d’une prochaine mandature, la question mĂ©rite d’ĂȘtre posĂ©e sĂ©rieusement.

Pour en avoir souvent discutĂ©, notamment avec des auteurs de SF, une ligne de partage revient rĂ©guliĂšrement. L’imagination devrait rester Ă  distance du politique. PrĂ©server un espace libre, non instrumentalisĂ©, non soumis aux contraintes du rĂ©el. La position se tient. Mais elle se discute aussi. Parce que dans le moment actuel, maintenir cette sĂ©paration revient Ă  laisser les futurs possibles d’un cĂŽtĂ©, et la dĂ©cision de l’autre. Or c’est prĂ©cisĂ©ment ce dĂ©couplage qui pose problĂšme. Si l’imagination reste cantonnĂ©e aux rĂ©cits et que la politique continue de fonctionner en prolongement, alors les deux ne se rencontrent jamais vraiment. Et Ă  force de ne pas organiser la suite, on finit par s'adapter Ă  des futurs qu'on n'a pas choisis. Ce qui, avouons-le, est une maniĂšre trĂšs inconfortable de vivre avec ses propres dĂ©cisions.

***

Et ça n'a rien Ă  voir, mais je vous invite Ă  aller jeter un Ɠil aux commentaires de BD de la librairie Aaaa Poum Bapoum (8 rue Dante, 75005) qui valent le dĂ©tour.

surtout celui-lĂ .

et celui-lĂ  aussi.

A découvrir, 8 rue Dante 75005 Paris

OBLIQUE - voir autrement, penser en diagonale

Par Lennie Stern

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